Mal traitant...

Publié le par Mamzelle Snouc

J'ai un peu abordé le sujet ici et .

La première fois que j'ai rencontré un vrai cas de maltraitance, j'ai eu du mal à l'identifier. C'était mon premier stage, je découvrais la joie des
pédiluves et capiluves, nous n'avions pas de matériels adéquats, alors on improvisait
avec des draps et des sacs poubelles coupés.  On travaillait beaucoup, il y avait beaucoup de résidents dépendants, qui ne pouvaient pas se déplacer, se laver ou manger seuls. Le personnel était surchargé et appréciait l'aide des "petites élèves". L'un d'entre eux m'aimait bien, pour des raisons de gourmandise, et cherchait à se rapprocher. Oui, mais. Je ne pouvais pas l'encadrer, je ne savais pas trop pourquoi. Était-ce à cause de son regard lubrique bovin ? Ou de cette détestable habitude d'appeler tout le monde Mamie ou Papi ? Le jour où j'ai répondu à une sonnette dans une chambre de son secteur, j'ai compris pourquoi.

Il avait laissé une vieille dame trois heures sur le bassin en inox, car il trouvait qu'elle mettait trop de temps à faire son affaire, et il est parti. La pauvre femme avait mal au dos, aux fesses, avait un début d'escarre et surtout était mortifiée et humiliée. Elle l'avait appelé sans relâche pendant tout ce temps, et il lui avait répondu "ça te fera les pieds, la vioque, j'ai pas que ça à foutre." 
Il va sans dire qu'elle n'a jamais pu se soulager, complètement paralysée par la situation.

J'étais jeune, certes, mais cette histoire me poursuit encore maintenant, pour le symbole qu'elle porte. Le soignant a revêtu un rôle de justicier et de punisseur. Il se sentait tout puissant dans l'exercice de sa fonction, et entendait mettre au pas les récalcitrants.
J'ai mis du temps à pouvoir en parler à l'IFSI, et encore plus à me pardonner de ne pas l'avoir dénoncé. Mais j'avais 18 ans et toutes mes dents, et je ne comprenais pas pourquoi personne ne réagissait. Personne. Pas même le médecin du service ou le cadre de santé.

Plus tard, au cours de ma vie professionnelle, j'ai pu mieux appréhender les facteurs qui favorisent la maltraitance :  Le sous-effectif récurrent, la course au profit de certaines institutions qui leur fait rogner sur le matériel et le personnel, le glissement de tâches qui fait exécuter des actes de soins à des personnels non qualifiés, l'absence de management ou le management à l'ancienne, la pression de l'équipe en souffrance qui ne parvient pas à exprimer son mal être et qui s'épuise au travail, la non reconnaissance systématisée des agents, le harcèlement moral et physique (annulation des vacances, rappel sur les congés), l’appauvrissement du réseau de soutien du soignant, les violences répétées contre l'équipe sans prise en charge institutionnelle...  Le maltraitant a le sentiment biaisé de ne pas avoir le choix, de ne rien maîtriser et d'être enfermé dans une situation inextricable, qui est balancée par ce sentiment de toute puissance, de pouvoir enfin agir sur quelqu'un, surtout faible et silencieux.

La liste est très longue, et le cercle pervers. Comme le disait fort justement Jaddo,
La force du pervers, c’est de laisser planer le doute.
C’est de faire de tout petits pas, tout petits, l’un après l’autre, en emmenant à chaque pas sa victime par la main.

Aussi, la réaction la plus commune dans l'équipe, c'est d'hésiter, de se questionner, de chercher des excuses : "le pauvre, sa femme l'a quitté, c'est pas sa faute s'il est un peu brutal avec Me G., elle est énervante en plus", voire de ne pas y croire. C'est se voiler la face : "ça ira mieux après les vacances, là, elle est fatiguée".



La seule chose qui sauve, c'est de signaler. Si malheureusement un jour, vous vous trouvez face à un cas de maltraitance, que vous soyez soignants, famille, visiteurs ou simple quidam dans la rue, SIGNALEZ-LE ! A votre commissariat de quartier, à votre hiérarchie, voire au procureur directement si personne ne veut vous entendre.

Cela vaut pour tous et cela concerne les personnes âgées, les enfants, les personnes fragilisées (handicapés ou sous dépendance). La levée du secret professionnel s'applique dans ce
cas là.

Cela permettra de ne pas rentrer dans ce cercle, car en plus, c'est contagieux. Cela vous empêchera de devenir complice. Cela permettra de mener une réflexion sur notre relation à l'autre, où il ne devrait pas y avoir de dominant et dominé. Cela redonnera de la dignité humaine, des deux côtés de la barrière.

Pour pousser l'idée sous plusieurs formes, liste non exhaustive,
, et .

J'ai envie d'ouvrir sur une autre perspective. Pour ceux qui lisent l'anglais et qui se souviennent de cette expérience sociologique menée à l'université de Stanford il y a 1 an, l'abstract de l'article est
.
Cette étude découle de celle-ci. J'ai réfléchi à des passerelles, sans entrer dans le débat de la possible manipulation psychologique de ces études. Le lien entre la maltraitance et la torture ?

La suite au prochain numéro.

Edit le 20/10/2008

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