Comment j'ai fait ma réputation

Publié le par Mamzelle Snouc

En IFSI, Institut de Formation aux Soins Infirmiers, les étudiants apprennent en alternance. En général, ce sont 4 semaines de cours, 4 semaines de stage, avec une toute petite part de vacances (9 semaines). D'où le sentiment continuel de ne jamais arrêter.
On débute la première année par quatre semaines de cours théoriques de base et des plus spécialisés :" veuillez connaître par cœur tous les os du corps pour la semaine prochaine. Cela fera l'objet d'une évaluation écrite." Car bien sûr, ce ne sont pas des partiels qui régissent la notation, mais des validations de modules, à chaque fin de session de cours, soit tous les deux mois, avec en plus des évaluations pratiques deux fois par an.

 Premier stage : maison de retraite, premier décès, l'intégration est bonne, l'équipe formatrice, même si je croise avec dégoût mon premier cas de maltraitance.

Deuxième stage : chirurgie orthopédique. Le rythme est dingue pour une novice comme moi, et avec une collègue de ma promo, on se partage les petites tâches ingrates souvent dévolues aux "petites élèves" ; prise de tension artérielle, température, toilette, surveillance glycémique pour les patients diabétiques...

Arrive un jour où je me lance dans le tour de constantes, expression barbare consacrée à la prise systématique de pouls, tension et température de tous les patients, habituellement à chaque prise de service, soit trois fois par jour.
Ma collègue étudiante et moi travaillons ensemble pour aller plus vite, ce qui nous permettra peut être d'arriver à temps pour assister à la réfection d'un pansement complexe. On vole de chambre en chambre, en voulant relever le défi de finir le tour des 30 malades du service en moins de 15 minutes. On prend de la vitesse, on va y arriver...Pouahh ! Sorties de la chambre en une fraction de seconde pour cause d'explosion de sinus. La patiente du côté de la fenêtre a obligeamment rempli sa protection de
fèces et l'air est irrespirable. Nous demandons le secours charitable de l'aide-soignant du service qui aura ce mot sublime "démmerdez-vous" (sic). N'écoutant que notre courage, nous décidons d'un commun accord de faire notre premier devoir de constantes en apnée, et de revenir plus tard s'occuper de la partie hygiénique. Nous nous précipitons donc au chevet de la vieille femme et glissons habilement le tensiomètre sur son bras : zut, à l'envers, on recommence.  D'habitude, on comprime le bras avec le tensiomètre, et on desserre doucement la pression en écoutant sur le trajet artériel avec le stéthoscope le retour sonore des battements cardiaques. Premier essai, rien. Deuxième essai, toujours rien. Au troisième, ma collègue, écarlate, lâche, désespérée de retrouver l'air pur du couloir : "on va dire qu'elle a 12/7, d'accord ?" en traçant un premier trait sur la pancarte.
Nos estomacs se retournent pourtant à l'entrée d'une aide-soignante arrivée en renfort :" mais t'es con, elle est crevée ta vieille !".

Avec horreur, nous regardons enfin la personne que nous étions censées soigner et nous voyons tous les signes classiques d'un corps sans vie, signes que nous avions occultés, obnubilées par notre défi, si puéril après coup. Par remords, nous mettrons un point d'honneur à réparer notre affront.

De retour au poste de soins, la rumeur nous a précédé, et c'est accompagnées de cette anecdote qui nous collera à la peau dans tout l'hôpital, que nous nous promettrons de toujours, toujours vérifier le pouls avant de prendre une tension !

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