La lente perte des sens (fin)

Publié le par Mamzelle Snouc

La suite de et .

Heureusement pour ma santé mentale, j'ai une nouvelle collègue qui occupe depuis quelques semaines le même type de poste que moi dans l'autre unité de chirurgie. Je pense que nous sommes complémentaires : mentalité suisse, protestante, très libérale (fais ton job ou prends la porte) et surtout qui ne supporte pas l'injustice et le désordre. En discutant avec elle et en étant confrontées ensemble à des situations de terrain difficiles, je me suis rendu compte que j'avais perdu toute notion de révolte, d'anormal ou de malsain. J'en étais à hausser les épaules et à me réfugier dans mon bureau.


Il faut rappeler que mes missions se sont racornies comme peau de chagrin, et que je devais constamment jongler entre ordres et contre ordres. Ma lettre de démission était prête depuis longtemps, mais j'attendais toujours le déclic.

 

Et puis, un évènement désagréable s'est produit : je me suis fait insulter (mon honneur professionnel, rien d'autre, mais c'est déjà beaucoup !) et hurler dessus par une infirmière en présence de ma collègue et d'un autre cadre de santé au sujet d'un remplacement pour soulager un autre service (changement fait avec l'accord de la directrice des soins). Ma chef était en maladie, alors je lui en parle le lundi. Ma collègue aussi. Pas de réaction. Ma collègue revient à la charge, me disant que ce n'est pas normal de ne pas sévir, qu'elle a été extrêmement choquée, et qu'elle estime que j'ai été la victime d'une BIIIIp d'infirmière qui aurait déjà été virée si cela s'était passé ailleurs. Alors, on lui en parle dans mon bureau. Elle se scandalise, dit qu'il faut régler ça vite et demande un rapport afin d'asseoir un avertissement. On organise le jour même une entrevue avec l'infirmière qui monte le ton très vite, ne nous laisse pas finir et claque la porte. Elle passera la fin de l'après midi à pleurer dans le poste de soin en criant qu'elle a tout donné à la boite et que maintenant on veut la virer.

 

Je suis partie. Le lendemain, j'apprends déconfite qu'il n'y aura pas de sanction, que c'est la faute de l"atmosphère" et que ma chef parlera à l'équipe. A l'heure dite, elle n'est pas là. L'équipe me bombarde de questions, je sens qu'elles en ont gros sur la patate, et je remets dans le contexte : c'est un différent entre un agent et moi, cela ne les regarde pas. Elles la défendent, et je leur répond que je ne laisserai personne me parler de cette façon là, que je l'ai toléré à des moments critiques parce qu'elles étaient sous pression et que je ne les ai jamais embêtées avec des concepts de hiérarchie, mais que ma patience avait des limites. Elles se sont tout de suite calmées et se sont excusées si jamais elles m'avaient blessée. Elles avaient cru que j'avais demandé le licenciement de cette collègue et que je n'étais plus là pour les défendre. 

 

Le lendemain, La collègue est là et refuse de me parler. J'attrape ma chef et lui demande si c'est bien elle qui est en faute ou si c'est moi. Elle noie le poisson. Je lui dis que j'ai du parler à l'équipe qui était très contrariée, et son air scandalisé a suffi pour que je comprenne que j'avais marché sur ses plate-bandes.

Je rédige quand même le rapport avec ma collègue, circonstancié, mais uniquement factuel. Elle ne le transmettra jamais à sa hiérarchie. Je ne cherche pas à punir, seulement à être valorisée dans l'exercice de mon rôle. Alors si d'aventure je hurle sur ma chef, ce ne sera pas de ma faute, hein, ce sont les mauvaises ondes de la pleine lune.

La rupture est consommée. Depuis deux mois déjà (avant l'incident), elle me regarde sans rien dire pendant de longues secondes (JE NE SUIS PAS TELEPATHE), me parle comme si j'avais quatre ans, me mets d'office en vacances, me dit mine de rien qu'elle a déployé une infirmière sur un autre service et que ça s'est trèèèès bien passé. De son côté, elle est isolée : les médecins ne la supportent plus, à force d'être critiqués à tout va, et donc évitent de l'appeler pour les grandes visites, les équipes ne savent plus à quel saint se vouer (elle dit à une équipe qu'elle préfère l'autre et vice-versa), les plannings ne ressemblent à rien (le nerf de la guerre à l'hôpital !)

 

Alors quand il y a deux semaines, j'ai demandé un entretien et que je lui ai déposé ma lettre de démission, je pensais qu'elle s'y attendait. Même pas. Elle a fait sa tête de poisson sans eau. Elle a écouté, et pour une fois, j'étais contente d'avoir attendu un peu avant de démissionner, car j'ai trouvé les arguments de mon départ, sans tabous : mon changement de projet professionnel, notre dysfonctionnement majeur de communication et d'organisation, ma lassitude, ma perte de repères professionnels...Elle me répétera plusieurs fois ses justifications et son aveu d'impuissance, mais je reste ferme. Elle voulait un service clé en main et m'avait donné toute latitude pour faire ce que je voulais, disait elle. Je lui avais dit ce dont j'avais besoin, et attendais qu'elle fasse son rôle de chef, ai-je répondu. On s'est attendues pendant 18 mois.

 

Dans la même dynamique, je demande immédiatement un entretien avec la directrice des soins, mon ancienne chef, qui me connaît bien et qui m'apprécie. Elle est ennuyée, mais pas franchement surprise. Elle est d'accord pour me garder comme infirmière, me proposera plusieurs postes et finit en me disant qu'elle aura un projet rien que pour moi dans quelques mois. Je lui ai aussi donné les vraies raisons de mon départ, et ai précisé que j'acceptais de rester à mon poste quelque temps, histoire d'organiser ma succession, ce qui sera dur, mais que ça ne durera qu'un temps. J'ai trois mois de préavis. Ma collègue part en congé maternité quinze jours après. Ma chef sera seule pour les vacances d'été. Plus la semaine a passé, plus ma chef m'a évité. Elle est de mauvaise humeur.

 

Je crois que j'aurai du mal à tenir trois mois comme ça. Alors, tenir plus longtemps me semble chimérique. En plus, j'ai perdu toute estime pour elle et mon comportement se fait moins respectueux, devant et derrière elle. Ça a été mon déclencheur pour partir. Je ne veux pas pervertir mon éthique pour elle. Je ne veux pas perdre un peu de mon âme à chaque couleuvre.

Chouette, je vais redevenir une piqueuse !

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