La lente perte des sens 1

Publié le par Mamzelle Snouc

Depuis maintenant 3 ans, je suis à mon poste de principale.

J'apprends tous les jours.

Les bons jours, je vole, je parle à tout le monde, je règle tous les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent, je trouve les bonnes répliques et le bon tempo. Les bons jours, je sais que ce métier, je l'ai dans la peau et je me perçois comme incassable, malgré les atteintes nuisibles des corbeaux siffleurs.

Les mauvais jours avancent masqués. Ça commence généralement par des inexactitudes ou une micro boulette, comme confondre deux patients pour un examen ou être black-listée par ma chef sur un projet qui me tient à cœur. Là, je m'assombris au fil du jour, et je parle de moins en moins. Parfois, ce n'est qu'une journée, je me réveille le lendemain comme un bon jour. Depuis quelques mois, ça a tendance à se perpétrer à l'insu de mon plein gré. Tout m'énerve, je deviens un brin misanthrope, ma patience s'émousse, je me reconnais franchement de mauvais esprit, spécialement contre mon Super Haricot qui a le don de m'exaspérer.(attendez ! vous saurez vite qui c'est, SH!)

Retour en décolorisation.

Après deux années prolifiques de collaboration, ma chef, appelons-la Fleur de Nénuphar (discrète, mais si gracieuse !) postule avec succès au plus haut poste : directeur des soins. Elle bosse dur, passe les tests, et fait mentir les mauvaises langues sur sa prétendue trop grande jeunesse (la jolie quarantaine). Rapidement, le temps s'accélère : l'ancienne veut partir, la nouvelle veut comprendre son nouveau poste, et en 15 jours, je me retrouve larguée, seule à la barre, à la mi Avril.

Pour faire encore plus simple, cela tombe au moment où une nouvelle unité d'ambulatoire est lancée, sans locaux d'accueil ni personnel en salle. Comme c'est à mon étage, je deviens experte en bilocation et apprends à jongler entre le service, les visites de chir, d'anesth, le téléphone, les familles, l'équipe et l'ambu. Ça a l'air peu, 10 patients par jour en plus de la vie normale du service, lorsqu'il faut simplement s'assurer qu'ils sont bien douchés, leur donner une tenue, accrocher un bracelet d'identification et prendre une tension. Par contre, quand c'est la troisième fois que j'abandonne la grande visite, mon chef de service devient limite rageur.

Mon équipe est un peu à la dérive, avec le départ de Fleur de Nénuphar que nous appréciions tellement. Moi, ma mission, c'est de faire en sorte que le navire ne coule pas, gérer le quotidien. Je ne suis pas manager pour un sou, je suis nulle en gestion, et j'ai horreur de gueuler sur des adultes responsables. En plus, le travail ne manque pas, et mes collègues ne se gênent pas pour m'envoyer bouler si je demande un coup de main avec mes patients externes.

Heureusement, Août arrive, avec la fermeture de l'autre service de chir, et les renforts en personnel, accompagnés de leur cadre. Elle est stricte mais juste, humour à froid comme j'aime, j'ai mis du temps à la cerner. Elle devient Chardon, peu amène à première vue, mais elle cache un coeur violet sublime. Elle prend la relève, juste avant mes congés annuels, et partage avec moi des projets futurs pour le service. Il n'y aura bientôt plus qu'un cadre pour toute la chirurgie, et elle est pressentie. Je pars soulagée en vacances. Ouf ! Il était temps!

 Je passe de belles soirées au fin fond de la France, à boire le lait des vaches encore tiède de leurs pis, à faire semblant de tuer 30 fois par jour le chien de ma sœur, à passer la tondeuse, à faire des barbecues sous un firmament d'étoiles filantes.

Un message sur mon répondeur, c'est Fleur de Nénuphar. Je dois la rappeler à son bureau. Sueurs froides. Si elle m'appelle pendant mes congés, quelque chose de grave s'est produit. En un instant, je tente de me remémorer les 4 derniers mois, les décès, les familles éprouvées et éprouvantes, les erreurs, les sorties complexes à l'autre bout du département. Ou bien c'est un membre de mon équipe qui ne va vraiment pas bien, ou pire.

Le réseau est pitoyable entre les collines, c'est pour ça que je m'y rends, pour être tranquille, avoir l'excuse de ne pas pouvoir capter, et profiter du silence de la nature. Mais mon anxiété s'accroît avec l'envie de comprendre. Je prétexte une course, je grimpe dans ma voiture et je me rends dans la prochaine grande ville.

A la première sonnerie, elle décroche, s'enquiert de ma santé d'un ton calme et détendu.
Je respire un peu mieux. Elle m'informe assez rapidement qu'un nouveau cadre de chirurgie vient d'être nommé, et que ce n'est pas Chardon.

C'est un cadre en fin de carrière, qui vient du privé, de chir cardiologique.
Au bout de ma deuxième semaine, je craque, et je passe dire bonjour. Elle est à mon bureau, noyée dans des dossiers, ne semble pas croire que c'est moi qui suis son adjointe. Je l'abandonne et retourne à mes vacances, un peu circonspecte.

La principale qualité d'un haricot vert, c'est d'être grand, vert, plat, et peu goûteux sans citron. Ça a l'air imposant, debout comme ça, mais ça fait moins d'effet qu'un chou de Bruxelles. Elle, c'est un haricot qui se prend pour un chou. Elle a beau gonfler des joues et prendre un grosse voix, ça manque d'épaisseur. En plus, il manque cruellement de saveur, et la rémanence est quasi inexistante, ce qui pour un manager est inexcusable. D'où Super Haricot. Mais je ne découvrirai la supercherie que plus tard.

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