Nouvelle génération

Publié le par Mamzelle Snouc

Ce qui m'a donné envie de me remettre à écrire (malgré le nez qui coule et l'esprit embrumé), c'est le témoignage d'une étudiante que le service accueillait pour son stage DE. (c'est le dernier stage de la formation d'une durée de 6 semaines, comprenant une Mise en Situation Professionnelle comptant pour le Diplôme d'Etat)

La longueur du stage permet de plus communiquer avec les stagiaires, et pas seulement de leur démarches de soins (travail théorique et pratique sur la prise en charge globale des patients).
Pendant une pause café, elle nous a parlé de sa promotion. Je vous rappelle que ce sont tous des étudiants en fin de cycle, qui travailleront dans les hôpitaux français en Décembre.

Elle nous a fait partager son malaise et son dégoût pour une nouvelle génération d'infirmiers qui voit le jour : les totalitaires. Une très grande majorité de sa promo adhère à des principes religieux très radicaux, voire extrémistes. Ce n'est pas un problème en soi, si le privé reste privé, et le professionnel correspond à l'éthique, oui mais.
Selon l'étudiante, ils se permettent d'enlever les affiches de préventions ou de les commenter (la fidélité guérit tout, Seul Dieu sauve), allèguent que la maladie est une punition divine, et auraient proclamé qu'il faut mettre tous les Sidéens dans un service et y mettre une bombe. Inutile de dire qu'on était tous bouche bée devant cette situation, tellement cela nous a semblé énorme.

J'ai beau être croyante, jamais au grand jamais je ne me suis permis de laisser mes convictions religieuses mettre le bout du nez dans mon travail. D'accord, mes valeurs personnelles sont basées sur ma foi, mais aussi sur mon expérience, mon empathie, et surtout le respect du vécu de l'autre. On appelle ça le contexte.

Il y a des règles communes parmi le milieu soignant, entre autres de prendre soin de chacun sans distinction
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Article R. 4312-25
L'infirmier ou l'infirmière doit dispenser ses soins à toute personne avec la même conscience quels que soient les sentiments qu'il peut éprouver à son égard et quels que soient l'origine de cette personne, son sexe, son âge, son appartenance ou non-appartenance à une ethnie, à une nation ou à une religion déterminée, ses mœurs, sa situation de famille, sa maladie ou son handicap et sa réputation.

Article R. 4312-26
L'infirmier ou l'infirmière agit en toute circonstance dans l'intérêt du patient.

J.O n° 183 du 8 août 2004 page 37087
texte n° 37086
Décrets, arrêtés, circulaires
Textes généraux
Ministère de la santé et de la protection sociale

Décret n° 2004-802 du 29 juillet 2004 relatif aux parties IV et V (dispositions réglementaires) du code de la santé publique et modifiant certaines dispositions de ce code



Ce n'est pas en option, c'est la loi. Les personnes de cette promotion ont été convoquées par la direction de l'IFSI, mais n'ont pas été sanctionnées. Pour moi, ce type de comportement va au-delà du racisme, c'est la négation de ce qui fait de nous des êtres de communication. Réduire un être humain à sa pathologie ou à son comportement est réducteur et va à l'encontre de toute la philosophie du prendre soin.

Dans le même ordre d'idée, il arrive très régulièrement qu'un médecin ou qu'une infirmière refuse de prendre en charge un patient atteint d'un cancer ORL, affection très favorisée par une consommation excessive et prolongée d'alcool et de tabac, mais pas seulement. Pour eux, très objectivement, les patients ont provoqué leur maladie, ils sont responsables, ils n'ont qu'à assumer. En plus, ils crachent et ils sentent mauvais, les bougres. Par contre, ils n'ont rien contre soigner un diabète insulino-dépendant issu d'une quarantaine d'années d'alimentation déséquilibrée, bizarre, non ?

C'est discriminatoire et non professionnel. Cautionner cela alors même qu'ils sont encore en apprentissage, c'est tolérer l'émergence d'une nouvelle génération de soignants, qui va traiter à la tête du client, qui va faire du prosélytisme à l'hôpital ou à la maison et introduire une notion de morale qui n’y a pas sa place.

J’avais déjà eu maille à partir avec une infirmière qui en chimiothérapie, distribuait des images pieuses et critiquait les traitements en les comparant à l’avortement ( !!!). Elle avait certes une pathologie psychiatrique inhérente à son comportement persécuteur qui la poussait jusqu’au domicile des patients pour les démarcher à la conversion. La renvoyer avant la fin de sa période d’essai a été une course contre la montre. Elle a surtout détruit l’équipe qui passait derrière elle et qui a été profondément meurtrie dans son estime de soignant.

Le fait d'être malade est déjà culpabilisant et perturbe le mode de vie déjà fragile dans notre société. Si en plus les soignants se permettent d'en remettre une couche et d'invectiver le patient, où va-t-on ?  Vers qui va se tourner le patient, la famille, s’ils craignent le jugement des professionnels ? Déjà qu’obtenir des informations fiables est difficile dans des conditions normales d’entretien, qu’en sera-t-il si la personne soignée a peur d’être indigne des soins ?

Je vois tous les jours des personnes qui sont venues à reculons se faire traiter ; par honte, par peur, elles ont repoussé les barrières du déni jusqu’à l’inavouable. Elles ont souffert pendant des mois, des années sans oser consulter. Seules des circonstances particulièrement humiliantes (le dernier cas : un cancer du sein métastasé jusqu’à la peau découvert aux urgences chez une personne âgée qui a cassé son col du fémur sur les feuilles mortes…), ou un déclic personnel (vive l’écoute des MG !) leur ont permis de franchir le pas de l’hôpital et de partager leur intimité avec des professionnels.

L’éthique n’est même pas en cause : c’est une question de devoir professionnel et humain.

Nous sommes habitués à mettre un peu de distance, un peu d’humour sur nos patients pour mieux les appréhender. Sachons aussi entendre leur détresse personnelle. Rendons hommage à leur courage, partageons cette humanité. On peut ne pas les guérir, on ne peut pas ne pas les soigner.

A nous, professionnels de santé, de choisir notre lieu d’exercice en fonction de nos convictions. Je ne peux travailler en centre d’orthogénie si je ne suis pas favorable à l’avortement, je ne travaille pas en cancérologie si je ne supporte pas la vue de la mort et de la souffrance, je ne travaille pas en gérontologie si les dentiers m’insupportent… Cela n’empêchera pas un patient en chirurgie classique d’avoir aussi une pathologie psychiatrique ou une patiente en dialyse d’avoir une mère cancéreuse.

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dr coq 03/11/2008 11:42

super papier, merci

Mamzelle Snouc 03/11/2008 19:03


Et encore, j'ai mis 10 jours pour calmer ma colère !
Bon, tant pis, j'aime mon boulot quand même, et mort aux c...!