Plus fort que l'amour

Publié le par Mamzelle Snouc

Lorsque j'étais enfant, j'étais persuadée que le monde disparaissait lorsque je fermais les yeux. J'ai été perturbée d'apprendre que ce n'était pas le cas en rencontrant les familles de mes amis, car cela impliquait que je faisais partie d'un grand tout. Cet égocentrisme faisait partie de mon évolution intellectuelle, mais cela a été longtemps une protection contre la douleur et la violence du monde. Ayant conscience de la réalité du monde, je dormais beaucoup moins bien.

Il y a peu de temps, j'ai été confrontée à une bonne remise en question. Soit continuer à voir les jours s'écouler, sans saveur et sans odeur, mais aussi sans peine et sans déception, soit je regardais mon monde sans fard ni préjugés. Et là me sont apparus plein de détails vraiment durs à intégrer. La vie est pas juste.

Je ne voudrai pas refaire le scénario de Matrix, mais nous construisons notre univers mental de telle sorte qu'il occulte de lui-même les choses parasites, les aléas contrariants. C'est souvent la réflexion qu'entendent les policiers en arrêtant un automobiliste qui a grillé un feu : je ne l'avais pas vu. Et c'est la plupart du temps vrai. On apprend aussi à ne plus voir les SDF, les forêts brûlées, notre taux d'imposition ou les quelques cheveux blancs qui commencent à apparaître. Pour pouvoir continuer à avancer.

Cet article de Marc Pitzke dans Courrier International (voir là pour un commentaire) m'a confortée dans l'idée que tout n'est pas bon à dire. Il expose la théorie de George Bonnano, maître de conférence en psychologie au Teachers College de l'université de Columbia et psychothérapeute. Voici quelques extraits :
"(...) il pense avoir percé le secret du bonheur durable. Enfin, plus exactement, le secret qui offre les moyens de conserver son équilibre affectif en dépit des traumatismes que la vie nous inflige. Et tout cela sans thérapie ruineuse, sans revivre encore et toujours ses vieux drames sur le canapé des plombiers de l'âme.
La guérison, selon George Bonnano, passe plutôt par la stratégie inverse : taire, oublier, refouler. Réprimer plutôt que déprimer." "les individus qui dissimulent leurs souffrance sont ceux qui, à long terme, souffrent le moins et se réadaptent le plus vite au rythme de la vie."


Ce n'est pas sans rappeler la théorie de la résilience, développée en France par Boris Cyrulnik , pourtant fragile, la faculté de plier sans rompre sous les coups de la vie pour mieux rebondir qui peut être un atout pour mieux vivre, ou tout simplement la sagesse populaire : le temps efface tout.

Cela s'inscrit aussi dans l'évolution psychologique de chaque individu : on stocke des informations quotidiennement sans pouvoir toujours les traiter à bon escient, et les laisser reposer là où elles sont sans forcément chercher à les analyser peut être une façon d'y trouver une réponse à plus long terme, sans forcer la conscience ou l'inconscient.

Dans le milieu de la santé, on a vite fait d'associer les "refouleurs" au déni, cher au processus de deuil.

En sciences infirmières, il y a même un diagnostic infirmier de "déni non constructif" : tentative consciente ou inconsciente d'une personne de désavouer la connaissance ou la signification d'un évènement afin de réduire son anxiété ou sa peur, au détriment de sa santé. Cela se traduit souvent par une forte aptitude à la négociation dans les soins et/ou à la manipulation de l'équipe pour obtenir des soins ou confirmer des informations.
Je n'ai posé ce diagnostic que deux fois en dix ans de carrière, après de longues concertations avec l'équipe, dans un contexte d'annonce de maladie grave et mortelle dans un court délai. Dans ce cas-ci, cela perturbe gravement la prise en charge de la patiente par l'équipe, car la demande du patient est forte, intrusive et culpabilisante.

Le déni en lui même est souvent salvateur pour les patients, cela leur permet de régler un problème après l'autre, un peu mécaniquement. Ils peuvent ainsi garder un peu de contrôle sur leur vie, laissant aux oubliettes l'incontrôlable. Dans de bonnes proportions, il aide à soigner, car limite la peur et l'incompréhension, d'où l'adage : trop d'information, tue l'information. Ne pas vouloir tout savoir sur une maladie ou un traitement est une arme pour mieux vivre chez certaines personnes. C'est un acte réflexe de préservation, comme lorsqu'on se recroqueville en cas d'agression physique.

Le déni est une stratégie d'adaptation forte et efficace, gratuite et illimitée. Tout est dans le dosage.

La théorie de G.Bonnano ajoute un peu de légèreté à la gestion des évènements douloureux : il faut continuer à vivre, à expérimenter, à avancer. Lui ne parle pas de déni, mais d'une certaine forme de fatalisme et d'humilité face à la Vie.

A nous de faire le tri entre le normal et le dysfonctionnel.

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